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Par Alissa Gueldyeva

 

L’hégémonie économique de la Chine et le caractère autoritaire de son parti unique alimentent les accusations de la part de certains pays. Ceux occidentaux en particulier, doivent faire face à des enjeux diplomatiques importants. Et pour cause : l’octroi d’un visa long-terme aux hong-kongais a refroidi les relations entre Beijing et Londres. La visite de l’ambassadrice états-unienne à Taïwan a également ravivé des tensions avec le Parti communiste Chinois, qui détient le pouvoir à Beijing. Malgré la réussite économique de la Chine, sa réputation est ternie par une vision alternative et controversée des droits humains. 

 

Les Ouïghours et la Chine

 

Le Parti, qui favorise l’ethnie Han, celle des « véritables chinois », pratique une politique d’assimilation sur les Ouïghours. Revendiquant une vision des droits humains qui passe par la prospérité économique et la sécurité, Beijing défend fermement sa stratégie. Cette dernière est apparue à la suite d’une vague d’attaques terroristes sans précédent dans le pays. La plupart ont été orchestrées par des militants ouïghours et revendiquées par le Parti islamique du Turkestan (PIT), une organisation séparatiste islamiste luttant pour l’indépendance du Xinjiang.

 

C’est l’enquête des China Cables en 2019 qui a levé le voile sur les pratiques extrêmes de la politique d’assimilation chinoise. Des enquêtes de centaines de journalistes ont dénoncé l’existence de camps de rééducation et de travail forcé d’Ouïghours. Ils vivent en grande partie dans le Xinjiang qu’ils appellent plutôt « Turkestan Oriental ». C’est dans les camps de rééducation dévoilés par l’enquête que la création d’un État homogène s’opère. D’autres scandales tels que le travail forcé et le trafic d’organes « halal » voient le jour.

 

Ces révélations ont eu pour conséquence le début d’une série de boycotts de produits chinois. Le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis ont déjà banni des importations liées au travail forcé des Ouïghours. En Suisse, quelques voix s’élèvent mais viennent principalement de la société civile. Il faut souligner que la Confédération helvétique est dans une posture particulière : en 2014, elle est la première signataire européenne de l’accord de libre-échange avec la Chine. Privilégiée par ses relations avec Beijing mais accusée de ne pas emboîter le pas à ses homologues atlantistes, la Suisse doit faire face à un dilemme.

 

Sur les enjeux des relations sino-suisses 

 

Les relations sino-suisses vont même au-delà d’un accord de libre-échange. La Suisse a été l’un des premiers pays occidentaux à reconnaître la République Populaire de Chine en 1950 et en tant qu’économie de marché en 2007. Ignazio Cassis avait, à ce titre déclaré en avril 2018 : « Les relations entre la Suisse et la Chine sont à leur plus haut niveau historique ». Les préoccupations suisses sur la question des droits humains sont en apparence superficielles. Le DFAE avait exprimé sa vive inquiétude dans un communiqué le 26 novembre 2020. Il a également prié la Chine de garantir à l’ONU « un libre accès [au Xinjiang] ».

 

Or, les actions sont jugées insuffisantes par une part grandissante de la société civile. Un texte dénonciateur intitulé #nocomplicity signé par 23 000 personnes avait été déposé à Berne en septembre 2020.

 

Des organisations telles que le Congrès mondial ouïghour, Alliance Sud, la Société des peuples menacés et Public Eye se sont emparés de la polémique. Les demandes vont de la prise de mesures à la une suspension complète de l’accord. La sensibilisation face à l’existence d’exportations issues du travail forcé des ouïghours augmente. Des marques telles qu’Adidas, H&M et Nike se placent sur la liste rouge. Le risque que ces produits entrent sur le marché suisse à titre préférentiel directement ou comme composante d’autres biens n’est pas négligeable.

 

Hélas, le problème ne s’arrête pas là. D’après China Files, plus de 68 multinationales européennes – dont plusieurs suisses – se trouvent au Xinjiang. Des compagnies telles qu’ABB, Chubb, Nestlé, Louis Dreyfus, Roche, Novartis, UBS et SwissRe pour en citer quelques unes.

 

À la coopération économique et politique sino-suisse s’ajoutent également des relations diplomatiques solides. Car comment construire une telle harmonie sans une meilleure compréhension de l’autre ? La création d’Instituts Confucius à Bâle (maintenant fermé) et à Genève le montrent bien. La popularité d’échanges universitaires et linguistiques entre les deux pays prospèrent. La Chine mise sur un soft power qui lui permettrait de se rapprocher de l’Europe et de son marché. Genève, hub d’organisations internationales à la position géographique avantageuse, suscite un engouement particulier.

 

En ce qui concerne la Suisse, elle a tout intérêt à collaborer avec le géant asiatique d’un point de vue purement économique. Par ailleurs, l’accord de libre-échange lui profite particulièrement. Les entreprises suisses tirent parti de l’émergence fulgurante d’une classe moyenne chinoise et le tourisme en est un bon indicateur. Stimulés par l’élan suissophile de Beijing, les touristes en provenance de Chine se font toujours plus nombreux (hors période COVID).

 

Mais la question ouïghoure revient encore sur la table, plus imposante que jamais. La libération et la diffusion de ces paroles par le biais de l’hashtag #MeeTooUyghur l’atteste. L’appel des Ouïghours d’outre-mer à dévoiler les informations sur les membres de famille disparus grandit.

 

Alors que les témoignages des camps d’internement fusent sur Internet, la Chine reste ferme sur sa position. En 2019, alors qu’on le croyait mort, les autorités chinoises avaient émis une vidéo du musicien ouïghour Abdurehim Heyit vivant, visant ainsi à prouver que les propos n’étaient pas fondés. Niant à bloc toutes les accusations, elle fustige les pays occidentaux de se comporter en moralistes.

 

Les tensions entre les défenseurs sans équivoque des droits humains face à un géant économique fort de son succès de l’expansion menée par la Belt and Road Initiative (Nouvelle route de la soie) sont sans précédent. Pour les relations sino-suisses il s’agit incontestablement d’un des plus grands défis de son Histoire diplomatique contemporaine.

 

En effet, en raison de ses liens forts avec la Chine, le pays hôte des Nations Unies pourrait voir son image impactée à l’international. Cette éventualité ne s’estompera pas d’elle-même. Pour certains, sa réputation d’État neutre et médiateur en serait altérée, ce qui lui ferait perdre un avantage et une influence diplomatique considérables.

 

Y a-t-il des solutions à ce jeu d’échecs diplomatique ?

 

Les stratégies qui se présentent à la Suisse semblent peu nombreuses. Peut-elle se servir de son pouvoir unique de médiateur pour faciliter le dialogue en matière de droits humains avec la Chine ? Cela semble insuffisant face à la question de l’importation de produits issus du travail forcé des ouïghours, facilitée par le libre-accord entre les deux pays.

 

De plus, la prise de position pour les pays occidentaux face à la Chine n’est pas sans danger. Les bonnes relations diplomatiques lesquelles, rappelons-le, favorisent la Suisse, risquent ne pas prospérer. Face à ce schéma étatique complexe, les pions de la société civile pourraient avoir un rôle plus décisif qu’on ne l’imagine.

Sources :

Le Temps, le DFAE, Sciences Po

« La Suisse doit suspendre l’accord de libre-échange avec la Chine », par Isolda Agazzi, 29 novembre 2019

« Malgré la répression des Ouighours, la Suisse entretient des relations privilégiées avec la Chine », par Isolda Agazzi, 11 août 2018 

« Les relations entre la Suisse et la Chine sont à leur plus haut niveau historique », selon Ignazio Cassis, chef du Département fédéral des affaires étrangères, lors d’une visite officielle en Chine en avril 2018.

 

« La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme au Xinjiang : quelles méthodes pour quels résultats ?», États des lieux et perspectives par Marc Julienne, octobre 2019

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