Image : photo prise par un de nos journalistes, Marc Barez, qui s’est déplacé jusqu’à la frontière entre la Pologne et l’Ukraine

  

La guerre à l’Est de l’Europe a éclaté. Pendant plus d’une vingtaine d’années, les Occidentaux ont minimisé le retour en force de Moscou. Depuis la chute de l’URSS, la politique actuelle du Kremlin est sans précédent et envoie un message clair à ses voisins de l’Ouest : l’Ukraine restera dans la sphère d’influence russe.

Les bruits de bottes aux portes de l’Europe affolent les chancelleries occidentales. Les regards sont désormais tournés vers la Russie qui revient de loin et qui pèse à nouveau sur la scène politique internationale. Un retour en force dont les Européens et les Ukrainiens payent le prix aujourd’hui pour ne pas avoir répondu aux demandes sécuritaires de Moscou. Dans les négociations avec le Kremlin, une ligne ferme a été placée par Washington et les dirigeants européens l’ont suivie sans même avoir les moyens de tenir fermement leur position. Le manque de compréhension de la diplomatie européenne vis-à-vis du voisin russe et de ses rapports de forces a mené au dépècement actuel de l’Ukraine. Humiliée par l’effondrement de l’URSS, appauvrie et démoralisée par des années de transition brutale vers un système économique libéral, puis ignorée et peut-être même trahie par les Occidentaux lors des « révolutions de couleur » malgré la tentative de rapprochement du Kremlin au début des années 2000, la Russie de Vladimir Poutine a aujourd’hui une base pour prétexter sa politique extérieure agressive et pragmatique. Le Kremlin avance ses pions sur plusieurs fronts en Ukraine, en Libye, en Syrie, en Centre-Afrique et au Mali. Il est difficile de ne pas y voir l’extension agressive de sa zone d’influence. Une aire d’influence qui effraie Washington et Bruxelles, aujourd’hui forcés de prendre plus en considération les demandes du Kremlin.

Dans la nuit de mercredi à jeudi 24.02.2022, le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine a lancé une opération militaire sur le territoire ukrainien sous prétexte de défendre la sécurité de la République populaire de Donetsk et de la République populaire de Lougansk, toutes deux reconnues indépendantes par le Kremlin ce lundi 21.02.2022. Le scénario est fortement similaire à celui dirigé contre la Géorgie en Abkhazie et en Ossétie du sud en 2008. De puissantes explosions ont été entendues dans de nombreuses régions d’Ukraine, notamment à Kiev, Kharkiv et Marioupol, obligeant le président Volodymyr Zelenseky à appliquer la loi martiale et faire appel aux sanctions de la communauté internationale contre Moscou. Le nombre de victimes militaires et civils augmente rapidement et celui des réfugiés ukrainiens fuyant vers la Pologne, la Hongrie et la Roumanie aussi. En réaction, les réunions d’urgence se multiplient en Europe. L’Union Européenne condamne cette intervention en promettant des sanctions massives contre Moscou. L’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) accuse la Russie d’un acte délibéré et réfléchi à l’avance. Les membres de l’alliance, géographiquement proches de la Russie telle que l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie et la Pologne ont demandé une consultation en invoquant l’article 4 (permettant aux membres de porter à l’attention du Conseil de l’organisation toute question concernant la sécurité d’un pays membre). L’organisation militaire a souligné avoir renforcé des préparatifs de forces alliées afin de répondre à toute éventualité mais ne prévoit pas d’envoyer des troupes en Ukraine. Kiev a demandé à Ankara, membre de l’OTAN, de fermer ses détroits stratégiques (Bosphore et Dardanelles) à la flotte russe, ce que le président turc Recep Tayyip Erdogan a finalement accepté après une brève hésitation.

Dix jours après l’invasion, la capitale Kiev, cible principale des forces russes, reste toujours sous contrôle ukrainien grâce à la forte résistance autour de Chernihiv. La centrale nucléaire de Tchernobyl est sous contrôle russe. Des combats se poursuivent à Sumy, à 150 kilomètres au Nord-ouest de Kharkiv. Au sud du pays, l’armée russe a pris le contrôle de Marioupol et de la centrale nucléaire de Zaporijya. Quant aux régions séparatistes, leurs lignes de front bougent très peu.

La montée des tensions entre Washington et Moscou depuis le mois de décembre 2021 a remis la crise ukrainienne sur le devant de la scène médiatique avec des informations alarmistes de guerres imminentes. Pourtant, la guerre d’usure menée dans l’Est de l’Ukraine durait depuis maintenant huit ans. Pourquoi cette percée russe aussi soudaine ? Cela peut s’expliquer par deux raisons. La première c’est la création de l’OTAN, un rejet qui s’explique depuis la seconde Guerre Mondiale. Et la deuxième, c’est la vision établie par l’Ukraine qui souhaite intégrer l’Alliance et considérer comme une zone tampon pour le Kremlin. 

Depuis quelques années, l’Ukraine modernise sa vie politique et lutte contre la corruption, condition pour intégrer l’Union européenne. La deuxième raison qui explique l’entrain avec lesquel la Russie semble avancer ses pions en ce moment est le contexte international qui lui est favorable. Tout d’abord, les États-Unis ont perdu du terrain au Moyen-Orient en raison du retrait chaotique d’Afghanistan. Ensuite, Washington semble tout autant préoccupé par la Russie que par la Chine principal rival militaire jouant ses cartes en mer de Chine méridionale. Par ailleurs, l’Allemagne et la France sont également occupées. Un tout jeune gouvernement allemand vient de se former à la fin de l’année 2021. Quant à la France, récemment abandonné par l’Australie, suite à la crise des sous-marins, elle subit un revers en perdant son allié malien au Sahel. Finalement, les tarifs du gaz ont été multiplié par quatre. La Russie, fournissant près de la moitié du gaz de l’Union européenne, pourrait bien tirer parti de cet avantage. Un atout qui se révèle d’autant plus efficace en hiver, devenant dès lors un moyen de pression permettant de peser dans les négociations diplomatiques.

Que veut la Russie ? 

D’un point de vue général, le Kremlin veut sécuriser son aire d’influence appelée « étranger proche », composée d’anciens pays membres de l’Union soviétique. Une zone que les États-Unis ne convoitaient pas en raison de la position défensive de l’OTAN à l’époque. Le 9 février 1990 à Moscou, Mikhaïl Gorbatchev avait reçu une assurance sécuritaire de la part du secrétaire d’État américain James Baker. Après une discussion sur le futur d’une Allemagne unifiée, le dirigeant soviétique avait affirmé qu’il réfléchirait sur la question en ajoutant « Il est entendu, c’est clair que l’élargissement de l’OTAN est inacceptable. » Ce à quoi James Baker a répondu : « Nous sommes d’accord avec cela. » Depuis lors, l’argumentation russe relative au débat des promesses occidentales sur l’élargissement de l’OTAN repose sur l’esprit de bonne foi des parties en présence. Le manque de formalité de ces échanges a été la faille que les États-Unis et l’OTAN ont exploitée depuis plus de vingt ans. Le Kremlin, qui avait perçu l’intervention de l’OTAN dans la guerre du Kosovo en 1999 comme un affront, s’est d’autant plus radicalisé quand il fut spectateur face à l’avancée progressive de l’Alliance en Europe de l’Est dans les années 2000 et le retour de l’unilatéralisme américain au Moyen-Orient. La Russie a alors compris que pour sécuriser ses frontières, elle ne pouvait plus faire confiance à l’Occident ni trouver refuge derrière le droit international mais au contraire maintenir une politique réaliste dure. Le discours du président russe prononcé à Munich en 2007 marque la fin d’une Russie tournée vers l’Ouest. Cette dernière défendra ses intérêts nationaux à tout prix. De ce fait, les aspirations d’une partie de la population ukrainienne à adhérer à l’UE et à l’OTAN ont dépassé une ligne à ne pas franchir. Le message du Kremlin est clair : l’Ukraine, berceau historique de la « Grande Russie », ne tombera pas dans les mains de l’Occident. La répression violente suite aux manifestations de 2014 dans la capitale ukrainienne, le passage de la Crimée sous souveraineté russe, considérée par une majorité de la communauté internationale comme une annexion et les soulèvements armés des Républiques populaires de Lougansk et de Donetsk la même année ont montré la détermination russe à se faire entendre.

Une issue possible à ce conflit s’était matérialisée peu de temps après le début des hostilités avec l’apparition des accords de Minsk, entamés le 5 septembre 2014 par Kiev, Moscou et l’OSCE, visant ainsi l’apaisement des tensions dans le Donbass. Ce premier accord fut un échec et on assista à son renouvellement le 12 février 2015. Le deuxième accord avait tout de même réussi à geler le conflit, sans toutefois trouver une issue à long terme. La réticence ukrainienne y a joué un rôle : Kiev se voyait comme la perdante de ces accords car ils ouvraient la voie à la reconnaissance d’une large autonomie des deux régions séparatistes, dissimulant le sujet de la Crimée.

Plus récemment, en janvier 2022, la Russie a durci sa diplomatie et a obtenu des pourparlers avec les États-Unis ainsi que des représentants de l’OTAN. Le Kremlin a posé sur la table un projet d’accords entièrement rédigé avant même les négociations. Ce projet incluait l’engagement de l’OTAN à s’abstenir de tout nouvel élargissement y compris l’adhésion de l’Ukraine ainsi que d’autres États. De plus, les membres de l’OTAN ne devraient pas mener d’activité militaire sur le territoire de l’Ukraine ainsi que d’autres États d’Europe orientale, du Caucase du Sud et d’Asie centrale. Ce sont des demandes inconcevables pour les Occidentaux qui n’auraient pas cru qu’elles puissent servir un jour de motif du « jus ad bellum », qui exprime le droit d’entamer un conflit.

Lune des victimes de cette crise est la vérité, mise à rude épreuve et paraissant à géométrie variable. Cest une guerre de communication politique autant quune guerre au sens propre du terme. Au printemps 2021, les exercices militaires à la frontière ukrainienne et en mer Noire avaient déjà occupé la scène médiatique occidentale et on y relayait la potentielle offensive russe. Et pourtant, rien ne s’était passé. La communication politique a de nouveau resurgit au mois de décembre 2021 pour ensuite être reportée à janvier puis à février 2022. Pendant ce temps, le Kremlin na cessé de démentir toute velléité belliqueuse en affirmant que les mouvements de ses troupes ont toujours fait partie dexercices militaires dans la région. Des exercices qui ont souvent eu lieu à différents moments de lannée sur différentes parties du territoire russe avec comme particularité cette fois-ci, d’attirer l’attention des Occidentaux en raison de leur proximité de la frontière ukrainienne. Moscou accusait Washington de diffuser des informations dangereuses et reprochait aux Européens dadopter une politique dautruche. Ces échanges nont fait quaugmenter les tensions et les risques dune escalade sérieuse effrayant Kiev qui redoutait la surenchère.

Aujourd’hui, il est difficile de voir dans cette guerre un incident diplomatique. L’invasion était une alternative, prête à être utilisée en cas d’échec des négociations. Washington avait averti sur l’imminence de cette invasion. Cependant, le manque de preuves du gouvernement américain et ses abus de confiance envers son propre peuple voire la communauté internationale tout entière, l’intervention de l’Irak en 2003 étant la plus significative, incitaient à la méfiance face aux discours de la Maison-Blanche. Finalement, l’invasion est bien réelle et a montré la détermination du Kremlin à garder l’ensemble de l’Ukraine dans sa sphère d’influence. Même ceux qui défendaient récemment la position russe en Ukraine sont abasourdis en constatant la violation du droit international par le Kremlin. On pensait que les guerres interétatiques européennes de grande ampleur faire partie d’un autre temps mais l’histoire semble se répéter. Le président russe a choisi un discours guerrier semblable à celui dirigé contre la terreur nazie au siècle passé afin de rassembler et galvaniser les anciennes générations. La paix sur le continent vient d’être brisée et l’Europe vient d’entrer tristement dans un conflit qui va sans doute changer la disposition des rapports de forces entre les pays occidentaux et les régimes antilibéraux du continent asiatique.

 

 

Bibliographie:

Kastouéva-Jean Tatiana, « La Russie de Poutine en 10 questions», Paris, 2020.

Simonet Loïc, « La crise du gaz de 2014 entre l’Ukraine et la Russie : beaucoup de bruit pour rien ? », Géoéconomie, 2014/4.

Lévesque Jacques, Breault Yann, Jolicœur Pierre, La Russie et son ex-empire. Reconfiguration géopolitique de lancien espace soviétique. Presses de Sciences Po, « Académique », 2003.

Wolfgang Streeck, « L’Europe, cet empire dont l’Allemagne n’est pas sûre de vouloir », in Le Monde diplomatique, n°815, février 2022, pages 6-7.

 

Sources online:

« LUkraine demande à Ankara de fermer ses détroits stratégiques à la flotte russe », Courrier international, 24.02.2022, https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/vu-de-turquie-lukraine-demande-ankara-de-fermer-ses-detroits-strategiques-la-flotte

« Poutine lance son opération militaire en Ukraine », Courrier international, 24.02.2022, https://www.courrierinternational.com/article/guerre-poutine-lance-son-operation-militaire-en-ukraine

« Ukraine conflict: What we know about the invasion », BBC NEWS, 24.02.2022, https://www.bbc.com/news/world-europe-60504334

« Air raid sirens heard in Kyiv as Russia attacks Ukraine », Euronews, 24.02.2022, https://www.euronews.com/2022/02/24/air-raid-sirens-heard-in-kyiv-as-russia-attacks-ukraine

Liebich Andre, « L’élargissement de lOTAN: une promesse violée? », Le Temps, 15 juin 2021, https://www.letemps.ch/opinions/lelargissement-lotan-une-promesse-violee

 

 

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