VOYAGE DANS LE TEMPS AU MUSEE DES SUISSES DANS LE MONDE

 Par Félix Portier

Le 17 octobre dernier, à l’occasion de son tout premier évènement, le département culture et institutions du SDSA a choisi le Château de Penthes, à Pregny pour une visite guidée sur les pas de ces suisses qui ont rayonné à l’étranger. Au menu : des uniformes de gardes suisses d’époque, les Bonapartes, de l’histoire militaire et diplomatique et même un drapeau helvète dans l’espace.

On est au début du XVIIe siècle à Chiavenna et Giovanni Pietro Stoppa n’a pas quinze ans quand son oncle, officier de la garde Suisse auprès du Roi de France Louis XIV demande à son frère de lui envoyer d’éventuels enfants qui auraient trop de temps libre. C’est ainsi que, provenant d’une vallée italophone des Grisons, le jeune Stoppa parviendra a faire une brillante carrière militaire et diplomatique au service du Roi-Soleil. Et il n’est de loin pas le seul.

Ainsi, en 400 ans, près d’un million d’hommes suisses s’engagent comme mercenaires pour les rois de France, et 300 000 d’entre eux y laisseront leur peau. Sans parler d’un autre million d’helvètes recruté auprès de divers monarques et princes du continent sur cette même période, dont le dernier vestige qui en subsiste sont les gardes suisses du Vatican. Fort est de constater que les suisses de l’époque ne partaient pas à l’étranger en vacances. Réputés pour leur courage au front, les guerriers helvètes ne reculaient devant aucun danger, ce qui leur valait d’être payés deux fois plus que leurs collègues français, mais placés en première ligne. « Dans certaines batailles de Louis XIV, les suisses représentaient plus de 50% des effectifs » ajouta le guide aux participants de la visite.

Toutefois, les Suisses qui s’illustrèrent en France n’étaient pas que militaires, il y eut aussi un homme politique. Devant un habit en soie de fils d’or et d’argent, le guide s’attarde sur son propriétaire. Il s’agit de Jacques Necker, un banquier genevois qui allait gravir les plus hautes marches de la politique de l’hexagone, devenant Premier Ministre et ministre des finances du Roi Louis XVI. Son renvoi par le roi, le 11 juillet 1789, allait être un des déclencheurs de la révolution française, car ce ministre, qui avait à son crédit notamment l’hôpital Necker et les soupes populaires, était très apprécié du peuple, poursuit le guide.
Un Bonaparte Thurgovien

La chute de l’ancien régime n’allait pas marquer la fin du lien privilégié entre la Suisse et la France, bien au contraire. Du pays voisin allait surgir un homme qui fût déterminant pour l’histoire de la Confédération : Napoléon Bonaparte. Pénétrant avec ses armées en janvier 1799 par Carouge et le Pays de Gex, le natif de Corse allait tout d’abord tenter d’imposer les idéaux de la révolution au pays de Guillaume Tell, libérant au passage les vaudois de leurs baillis bernois.

Mais les confédérés, en particulier ceux des cantons forestiers de la Suisse originelle, abhorrèrent profondément le modèle centraliste qui leur fut imposé, et le pays sombra dans deux années de guerre civile. Napoléon comprit ainsi que c’était peine perdue que d’imposer un système inadapté au contexte helvétique. Mais plutôt que de se retirer et laisser les suisses régler leurs querelles tous seuls, Bonaparte s’activa pour remodeler une Suisse plus égalitaire, ou tous les cantons seraient sur un même pied. C’est ainsi qu’il leur imposa l’acte de médiation en 1803, ou il écrivit une nouvelle constitution pour la Suisse. Mais le premier consul n’allait tout de même pas travailler gratuitement, et c’est ainsi qu’il exigea 16 000 soldats à fournir en échange de cette assistance.

Le guide se fait ensuite un plaisir à exposer que Napoléon n’est pas le seul Bonaparte à avoir un lien avec la Suisse. Il explique : « Quand Louis-Napoléon Bonaparte devient Empereur en 1852, c’est un suisse qui monte sur le trône de la France ». Devant l’étonnement de la délégation du SDSA, il poursuit : « Napoléon III était un citoyen Thurgovien ». Il s’explique. A cause d’une loi de 1816 bannissant tous les Bonaparte du territoire francais, le petit Louis-Napoléon, alors âgé de 8 ans, est contraint de s’exiler avec sa mère, l’ex-reine de Hollande Hortense de Beauharnais. Cette dernière fera l’acquisition du château d’Arenberg, dominant Lac de Constance. Mais dans son expérience de vie helvétique, le futur Empereur des Français ne se contentera pas de grandir dans la campagne thurgovienne. Il y fera aussi son service militaire, devenant officier à l’école de recrues de Thoune, alors dirigée par le futur Général Dufour. En 1832, Louis-Napoléon est naturalisé Suisse, et reçoit la bourgeoisie d’honneur de la commune de Salenstein.

Mais le Musée des Suisses dans le Monde n’est pas uniquement une exposition sur les hauts faits d’illustres helvètes en terres françaises. Il est fait mention de l’éminent diplomate genevois Charles Pictet de Rochemont. Ce dernier fut le représentant attitré de son canton et ensuite de la Confédération lors du Congrès de Vienne de 1814, et il réussira, lors du Congrès de Turin de 1816, à faire reconnaître la neutralité de la Suisse par les puissances européennes. Mais plus important encore, il négociera la cession d’une vingtaine de communes par la France et la Savoie afin d’assurer une continuité territoriale entre Genève et le reste de la Suisse, et ce malgré les résistances françaises et de certains pasteurs de la cité de Calvin, méfiants de devoir s’associer avec des savoyards catholiques…
Les architectes Tessinois de Saint-Petersbourg et Rome

Après un détour en Amérique, ou le guide emmène la délégation du SDSA sur les traces d’Albert Gallatin, un genevois devenu secrétaire d’état américain au trésor entre 1801 et 1814, et de Johann August Sutter, qui quitte son Oberland Bernois natal, sa femme, ses enfants et ses dettes, pour fonder New Helvetia en Californie, direction la Russie.
Si c’est un fait connu que la construction d’une nouvelle capitale pour l’Empire de Russie est l’œuvre de Pierre le Grand, il n’empêche que peu savent qui lui en a donné l’idée. Il se trouve, comme le rapporte le guide, qu’il s’agit encore d’un Suisse, Genevois lui aussi : le général François Le Fort. Au service du Tsar de toutes les Russies duquel il est l’ami, le militaire non seulement lui soufflera l’idée de déplacer sa capitale sur les rives de la Baltique, mais lui donnera aussi un précieux renseignement pour la construire, en la personne de l’architecte tessinois Domenico Trezzini.

Si les raisons pour lesquelles les vallées autour de Lugano ont produit autant d’architectes depuis le XVe siècle sont un mystère, l’apport des bâtisseurs suisses-italiens dans l’histoire de l’Europe est un fait. Outre la famille Trezzini, Saint Petersbourg verra les réalisations d’Antonio Adamini qui y construit la colonne Alexandrine (dont un exemplaire miniature est exposé au musée) ou de Luigi Rusca. De son côté, un quart de siècle plus tôt, Domenico Fontana participe à la réurbanisation de Rome, imagine la machine pour dresser des obélisques, et termine le toit de la basilique Saint-Pierre, alors que Borromini en avait conçu l’intérieur.

Si cette visite au Musée des Suisses dans le monde est un voyage dans le temps, c’est aussi un voyage dans l’espace, au sens premier du terme. En effet, en haut d’un des escaliers du château de Penthes est accroché un drapeau suisse, que le guide indique qu’il convient mieux d’appeler bannière pour cause de sa forme carrée. Une inscription en dessous de l’étendard confédéré nous apprend qu’il a été emmené dans l’espace par l’astronaute veveysan Claude Nicollier lors de sa mission à bord de la navette spatiale américaine « Endeavour ». Ainsi s’achève la première visite guidée organisée par la Swiss Diplomacy Students Association, dans un lieu rempli d’histoire, à deux pas du Palais des Nations.

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