Contentieux territorial 

 

Par Gabriele Iannizzi

Elle a une histoire de plusieurs siècles et a parfois causé des problèmes; ce contentieux, qui implique le «toit de l’Europe», est toutefois encore loin d’être résolu.

 

Depuis quelques temps, un débat qui revient avec une certaine périodicité s’est rouvert: celui concernant la frontière franco-italienne sur le Mont Blanc, la plus haute montagne d’Europe, dont le massif est partagé entre la région italienne de la Vallée d’Aoste, où il domine Courmayeur; le département français de la Haute-Savoie, où il surplombe les stations de Chamonix-Mont-Blanc et Saint-Gervais-les-Bains, et, en moindre partie, le  canton suisse du Valais.

En cette fin d’année 2020, la célèbre montagne a attisé bien des passions: un arrêté de protection des habitats naturels (APHN) entré en vigueur en octobre par initiative française a provoqué la réaction agacée du ministre italien des affaires étrangères, Luigi Di Maio, qui a adressé une lettre de protestation au gouvernement hexagonal par l’intermédiaire de l’Ambassade d’Italie à Paris. Il y a exprimé sa «forte désapprobation» au sujet des «interférences françaises» sur certaines zones du massif que Rome réclame sous sa souveraineté. 

Si celui-ci et d’autres épisodes semblables ont également déclenché les protestations des principaux partis italiens de droite se définissant «souverainistes», il est pour autant vrai que la plupart des ordonnances très spécifiques faites ces dernières années par les autorités locales françaises n’ont pas eu de véritables conséquences ni causent de préjudices majeurs de nature économique à l’Italie. Mais au-delà des exagérations, c’est une affaire intéressante, et elle découle d’une ambiguïté qui, selon beaucoup, devrait être clarifiée une fois pour toutes.

Historique de la frontière

Jusqu’au début du XIXsiècle, les territoires situés au sud du lac Léman et s’étendant jusqu’au Piémont, à la Ligurie et à la mer Ligurienne étaient réunis sous la couronne du Royaume de Sardaigne, gouverné par la Maison de Savoie. À cette époque-là, aucune frontière internationale ne traversait le massif du Mont Blanc.

Suite aux victoires militaires de Napoléon, les Savoie durent céder la région homonyme et Nice à la France. Le traité de Paris du 4 mai 1796 fournissait une délimitation plutôt vague, dont une des interprétations était celle selon laquelle la frontière sur le sommet devait être visible depuis les communes de Chamonix et de Courmayeur. Toutefois, le sommet du Mont Blanc n’apparaît pas depuis le village de Courmayeur, bien qu’il soit bien évident depuis les hameaux Valdôtains de La Palud et de Planpincieux.

Avec la Restauration, les conquêtes napoléoniennes furent effacées et la Savoie revint au Royaume de Sardaigne, qui traça une frontière interne sur le massif du Mont Blanc entre le duché d’Aoste et le duché de Savoie. Cette frontière passait exactement sur le sommet, en le partageant à moitié, et elle serait utilisée pour séparer la France de l’Italie quelques décennies plus tard. En 1860, en effet, fut signé le traité de Turin, par lequel Victor-Emmanuel II de Savoie céda quelques territoires de frontière, dont la Savoie, à la France en échange de l’aide militaire reçue pendant la deuxième guerre d’indépendance italienne.

Le contentieux territorial actuel remonte à ce moment-ci: l’Italie considère comme frontière italo-française celle qui est indiquée par le traité de Turin, partageant le sommet du Mont Blanc entre les deux pays. Pourtant, quelques années plus tard, l’armée française produisait sa propre carte géographique du massif, annexant le sommet et, ayant été adoptée par la cartographie civile, fut utilisée ensuite pour résoudre un autre contentieux territorial interne à la France – entre les communes de Saint-Gervais et de Chamonix – après la Seconde Guerre Mondiale. 

Dans les conventions territoriales ratifiées par les Nations Unies après le conflit, le traité de Turin, avec la frontière qui passait sur le sommet du Mont-Blanc, est toutefois respectée.

Actuellement, la France déclare ne plus posséder dans ses archives les cartes qui illustraient le traité de Turin et considère donc valables les frontières du traité de Paris, qui lui attribuait l’intégralité du sommet du Mont-Blanc. 

Pourquoi on en reparle maintenant

La frontière franco-italienne passe sur le sommet du Mont-Blanc dans la plupart des interprétations, de la cartographie officielle de l’OTAN aux cartes italiennes jusqu’à celles de Google et Apple. La portion de territoire en question est une zone de haute montagne dépourvue de frontières physiques et d’établissements humains, si ce n’est pour les deux importantes exceptions du refuge Turin et de la station d’arrivée de la téléphérique de la pointe Helbronner, qui monte depuis Courmayeur. Ces deux bâtiments sont considérés comme étant italiens, mais le refuge fait partie d’une zone que la France incorpore dans ses cartes.

Enfin, la revendication française sur le sommet du Mont-Blanc et sur d’autres portions du massif n’a pas de conséquences concrètes, mais la question réapparaît à chaque fois que les communes  haut-savoyardes au pied du Mont-Blanc émettent des ordonnances locales; la dernière a été rédigée il y a quelques semaines par le maire de Saint-Gervais-les-Bains, Jean-Marc Peillex, pour stigmatiser les comportements d’«hurluberlus» constatés récemment sur la célèbre montagne (en septembre 2019, un Britannique avait abandonné son rameur à 4362 mètres d’altitude).

Suite à la protestation italienne du ministre Di Maio, le gouvernement français a pris acte de l’affaire, en soutenant qu’elle concerne «une zone géographique qui constitue depuis plusieurs décennies l’objet d’un contentieux entre la France et l’Italie». Quant à lui, le parti néofasciste «Casapound» s’est même rendu à la pointe Helbronner pour planter le tricolore italien en guise de défense des «frontières nationales sacrées».

Certes, si cette initiative folklorique fait sourire, la question peut parfois se révéler plus sérieuse que l’on ne pourrait s’y attendre: en 2015, deux guides alpins envoyés par le maire de Chamonix avaient verrouillé la grille qui réglemente l’accès au glacier du Géant (France) depuis le refuge Turin. Même si la décision française avait des motivations de sécurité, afin de limiter l’afflux de touristes dans une zone considérée dangereuse, elle a été perçue comme une intrusion dans le territoire italien ayant des conséquences concrètes sur le fonctionnement du refuge et sur l’afflux de clients. La grille a été rouverte peu après, mais cette initiative a souvent été interprétée comme un exemple des ennuis potentiels que ce contentieux pourrait engendrer, notamment en ce qui concerne l’attribution des responsabilités de secours envers les alpinistes en état de détresse. 

Ainsi que le cartographe italien Giorgio Aliprandi l’a déclaré au journal Repubblica, «le différend est plus relevant de ce que l’on pense» pour le laisser dans les mains des instrumentalisations politiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *